( La Presse Canadienne ) -
MONTREAL - La bière coulait à flots mardi soir au "Whisky bar" dans le quartier Mile-End et pour cause, les Michel Côté, Marcel Gauthier et Marc Messier voulant célébrer à leur façon le 30e anniversaire de "Broue", la pièce québécoise ayant attiré le plus de spectateurs québécois à ce jour.
Le nom du bar n'était peut-être pas le plus approprié pour la circonstance, mais il faut savoir que la soirée de retrouvailles de nos gais lurons se tenait tout près du défunt Théâtre des Voyagements, du boulevard Saint-Laurent, où a été présentée cette pièce pour la première fois.
A l'époque, à la fin des années 70, le trio, qui formait une jeune troupe misant sur le théâtre expérimental, avait d'abord relevé tout un défi, celui de convertir un vieux bâtiment en théâtre, si petit soit-il. Mais il fallait trouver une pièce. C'est l'annonce de la fermeture des tavernes, entendue à la radio par Gauthier, qui devait servir d'élément déclencheur.
Messier, Côté et Gauthier ont demandé à des amis du milieu de pondre des sketches en lien avec "l'ambiance de taverne".
Des jeunes auteurs de l'époque ont été choisis. Ils se nommaient Francine Ruel, Claude Meunier, Louis Saïa et Jean-Pierre Plante... A l'exception de Louis Saïa, qui se trouve à l'étranger, ils étaient présents mardi soir pour la fête de circonstance avec le trio de comédiens.
Le 21 mars 1979, la pièce était jouée pour la première fois.
Les membres du trio aiment rappeler aujourd'hui qu'ils étaient un peu "fous" dans cette aventure en présentant ce travail de création, qui s'inscrivait beaucoup plus dans le genre "Off Montréal".
"On avait un tract fou, se souvient Michel Gauthier. C'était pour le moins fébrile. On avait caché des textes un peu partout sur la petite scène, on n'était pas sûr de faire rire. On travaillait encore sur les répliques quelques heures avant la première. Nous étions même étonnés d'entendre rire les gens."
Marc Messier affirme que son "plus beau souvenir en 30 ans, c'est quand la troupe a pris conscience qu'elle touchait vraiment les spectateurs et qu'il y avait des foules devant le Théâtre des Voyagements".
Le décor était simple, une taverne standard, table typique et comptoir où l'on verse le précieux houblon, et une belle mousse blanche qui déborde du haut des murs.
Mais à leur grande surprise, les critiques ont été excellentes et le bouche à oreille devait par la suite aider à faire vendre la pièce. Si bien que ce fut presque à guichets fermé pendant trois ans, dans un petit local de 80 places, la grandeur d'une taverne, mais fort sympathique.
Gauthier en a long à dire, 30 ans plus tard. "C'est incroyable cette chance de pouvoir jouer à tous les soirs devant des salles pleines, avec un public encore au rendez-vous, mais surtout de pratiquer le métier qu'on aime avec les mêmes camarades depuis le début", affirme le comédien.
Et, fait important, cette amitié est demeurée intacte au fil des années et s'est développée.
Mais comment garder la motivation? "Facile", soutient Michel Gauthier, en se référant à cette "matière vivante" qu'est le théâtre.
"En étant metteur en scène, co-auteurs et comédiens, la matière change aussi. On pratique les gags, on répète pour qu'ils soient meilleurs, mais on a aussi la liberté de changer les choses, refaire une réplique démodée", affirme Gauthier. C'est comme, dit-il, "un work in progress".
"Même jouée 2900 fois jusqu'ici, nous découvrons encore des choses nouvelles dans les personnages ou la pièce, surtout quand on revient d'un long congé", dit-il en riant. Il n'est donc pas question de se mettre sur un pilote automatique, "question de ne pas décevoir le public", soutient Gauthier.
Le nombre de représentations est bien sûr moindre qu'au début, mais le trio décide une année d'avance de poursuivre ou non cette folle aventure.
"Aujourd'hui, on fait entre 60 et 70 représentations par an, ce qui laisse du temps pour beaucoup d'autres projets", souligne Gauthier.
La pièce défie le temps, mais le lieu de diffusion a beaucoup évolué.
Après quelques années dans le quartier multiethnique de Montréal, la troupe a déménagé ses pénates dans une salle de la Place des Arts. Puis il y a eu le St-Denis, le Théâtre Olympia, les salles à Québec et en régions.
"Broue" a aussi eu d'autres vies. On l'a jouée cinq ans en version "belge" pour les Wallons et on l'a même traduite en anglais et les critiques ont aussi été bonnes.
Des représentations au Canada anglais et même aux Etats-Unis dans un théâtre près de Philadelphie ont eu lieu.
Le bilan est impressionnant. Trois millions de personnes ont pu voir la pièce qui nous montre les 18 personnages venus se désaltérer "Chez Willy". La pièce est aussi inscrite dans le livre des records Guinness pour la plus longue série de représentations avec la même distribution.
Et la tradition continue, avec des représentations en région dans les prochaines semaines.
Publié par : Marcel Charland
à 20:19:30
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